Dès le tout début des années 60 et avant même que les Beatles ne deviennent très connus en Angleterre, le son des groupes de Liverpool fut dénommé Mersey Beat, le Mersey étant le fleuve qui traverse la ville.
Le premier à utiliser ce terme fut un certain Bill Harry qui fonda en Juin 1961 un journal du même nom, dédié à la musique liverpudlienne.
Bill Harry, très actif dans l'émergence du mouvement, fréquenta la même école d'art que John Lennon et Stuart Sutcliffe et ce fut d'ailleurs lui qui les présenta l'un à l'autre (pour les béotiens, je précise que Stuart était le premier bassiste des Beatles, mort d'une hémorragie cérébrale à Hambourg en 1962, hémorragie vraisemblablement provoquée par une bagarre avec des Teddy Boys éméchés quelques mois plus tôt, lors d'un concert des jeunes Silver Beetles au fin fond d'un trou perdu d'Angleterre).
Le Mersey Beat est né du croisement du Rock'n'Roll, du Rythm'n'Blues/Soul américains et du Skiffle local. Le Skiffle était un genre de jazz-blues-country (sauve qui peut !) ayant pour particularité d'incorporer des instruments bricolés (planche à laver pour la batterie, balai, caisse à thé et une corde pour la basse, peigne frotté sur du papier pour des percus et violons taillés dans des boites à cigare… !). Du coup, ça ne coute pas trop cher en instrument et les jeunes prolos liverpudliens s'y mettent à bloc ! Ce style musical fut popularisé en Angleterre par l'écossais Lonnie Donegan avec sa version énergique de Rock Island Line. Nous autres petits français, on connait aussi cette chanson par la Mano Negra et c'est effectivement énergique.
Les particularités du Mersey Beat sont une batterie bien lourde mais chaloupée avec un jeu prononcé grosse caisse/cymbale et des roulements de caisse clair claquants, des guitares claires avec de l'écho, des mélodies avec des harmonies vocales et l'énergie, mais aussi les chansons pour les filles !
Avec le phénoménal succès des Fab Four en 1962, les maisons de disques signent une multitude de petits groupes Mersey Beat. Puis, partout en Angleterre (ou presque), la suppression du mot Mersey permet aux kids Britoliens, Mancuniens, Cambridgeois, Newcastlais et Londoniens de se joindre à la fête en montant des groupes de Beat Music !
The Big Three - Cavern Stomp
The Big Three est un groupe légendaire de Liverpool.
Formé en 1959 sous le nom de Cass & The Cassanovas par Brian Casser. Pour la petite histoire, lors de son service militaire, Brian Casser fit un groupe de Skiffle avec Bill Wyman, futur bassiste des Rolling Stones (et c'est très intéressant).
Au départ, le groupe est un quator et, forcément, il ne s'appelle pas encore The Big Three : Brian Casser (guitare, chant), Adrian Barber (guitare), Johnny Hutchinson (batterie et chant) et Johnny Gustafson (basse). Lorsque le manager Larry Parnes propose aux Cassanovas d'accompagner les chanteurs de son écurie, les 3 musiciens qui ne s'entendent plus très bien avec Brian Casser en profitent pour se débarrasser de lui. Le pauvre partira s'installer à Londres fin 1960 et il ratera ainsi toute l'effervescence du Mersey Beat !
En janvier 1961, le trio adopte le nom de Big Three. Il s'agit de la formation mythique du groupe, celle qui fit leur réputation locale, mais elle ne laissera malheureusement aucun enregistrement. Sur scène, ils jouent fort et font partie des groupes les plus puissants de Liverpool avec leur façon énergique de jouer et leurs reprises musclées des morceaux de Ray Charles. De plus, le guitariste Adrian Barber construit lui-même leurs amplis, énormes babasses pour l'époque (50 Watts !) qui crachent un volume surpuissant pour les petites caves liverpudliennes.
Le groupe est signé par Brian Epstein (pour les béotiens, je précise que c'est le manager des Beatles, mort d'une overdose de barbituriques en 1967) mais cette collaboration n'est pas très satisfaisante. D'abord, comme avec ses chouchous les Beatles, Epstein leur interdit de fumer et boire sur scène et il les habille avec des petits costumes propres et ils n'apprécient que moyennement... Ensuite il leur impose un 4e larron, Brian Griffith, pour la simple raison qu'un contrat avec le Star Club à Hambourg précise "un quator". A la fin du contrat, en Juillet 1962, Adrian Barber décide de rester en Allemagne où il devient ingénieur du son et programmateur au Star Club (et plus tard au Peppermint Lounge à New York). Le Big Three redevient un trio sans s'être au passage appelé Big Four pour autant.
De retour à Liverpool, Brian Epstein leur demande d'enregistrer des morceaux plus propres et plus pop que leur répertoire habituel, allant ainsi à l'encontre des raisons du succès local du trio. Contrairement aux Beatles, le Big Three n'y résistera pas, il faut dire que les enregistrements ne sont pas tops. Des tensions naissent au sein du groupe et peu de temps après la fin du contrat avec Epstein, Johnny Hutchinson quitte le groupe… pour le remonter quelques jours plus tard avec 2 anciens Faron's Flamingos (voir plus bas). Le guitariste et le bassiste recrutent alors le batteur de Rory Storm And The Hurricanes (autre groupe mythique liverpudlien qui eut Ringo Starr comme batteur de 1959 à 1962) et ils partent se produire en Allemagne sous leur ancien nom des Seniors. Un peu plus tard, le bassiste, Johnny Gustafson rejoindra les Merseybeats (voir la semaine prochaine).
The Big Three nouvelle formule n'arrive pas à décoller et le scratch final eut lieu fin 1964.
Cavern Stomp est sorti en juin 1963. C'est de loin le meilleur enregistrement de leurs sessions, un morceau court au beat endiablé et le mélange basse/guitare avec cette saturation sur la corde grave et l'écho sur les aigües fonctionne à merveille. Le solo de guitare de Brian Griffith est tout simplement parfait et très Rock'n'Roll, puissamment appuyé par la basse de Johnny Gustafson. Et la voix rauque de Johnny Hutchinson… eh bien elle est rock !
Faron's Flamingos - See If She Cares
Les Faron's Flamingos étaient emmenés par l'impétueux William "Faron" Ruffley (basse et chant), surnommé "The panda-footed prince of prance" par Bob Wooler, le DJ de la Cavern (pour les béotiens, je précise que la Cavern était ce petit club souterrain miteux dans lequel démarrèrent les Beatles - entre autres Mersey Beat bands). Mais que peut bien vouloir dire ce surnom étrange ? "Prince of prance" peut se traduire en "prince de la classe", c'est plutôt bon. Mais "panda-footed" ? "Aux pieds de panda" ? "Le prince de la classe aux pieds de panda" ? Plutôt bizarre…
Les autres membres du groupe étaient Trevor Morais (batterie), Paddy Chambers (guitare) et Nick Crouch (guitare, chant). Ils étaient connus pour être agités sur scène : le prince panda sautait en l'air et se roulait par terre (est-ce un indice pour son surnom ?) et Trevor, le batteur, avait pour habitude de faire des flips arrière depuis son tabouret ! Lors d'un concert en plein air, il tomba ainsi de la scène et remonta couvert de boue…
Les Faron's Flamingos se disaient être le premier groupe anglais à avoir repris un morceau du répertoire Tamla Motown dans tout le pays, avec Do You Love Me des Contours. Ce qui est sûr, c'est qu'en les entendant la jouer sur scène, Brian Poole (du groupe Beat londonien Brian Poole and The Tremoloes) eut la bonne idée de la sortir en 45 tours, en même temps qu'eux, avec les mêmes arrangements. Le 45 tours du voleur se plaça très vite au top du hit-parade. Peu après, Dave Clark Five (autre groupe Beat londonien) sortit également le morceau, toujours avec les mêmes arrangements, et leur version entra aussi dans le top 10. Plus de place pour les Faron's Flamingos, et de toutes manières, leur petite maison de disque locale avait eu la fausse bonne idée de mettre la petite bluette See If She Cares en face A.
Ce morceau est néanmoins plaisant et assez représentatif des ballades Mersey Beat avec sa petite mélodie gentillette mais énergique, ses petits "hou-hou-hou-hou-hou", son break avec réponses vocales en harmonies, ses roulements de batterie saccadés et son final sorti on ne sait d'où. Et puis tout le monde connait Do You Love Me, n'est-ce pas ?
Ils sortiront un deuxième 45 tours en Octobre 1963, Shake Sherry, un autre morceau des Contours avant de se séparer. Perso, mon morceau préféré des Contours est plutôt First I Look At The Purse (en écoute sur radio-regaloeb-choog-a-boom avec 59 autres morceaux 60's-plus-ou-moins-punk).
Faron et Paddy rejoignirent Johnny Hutchinson pour la 3e mouture du Big Three (voir plus haut).
Nick Crouch rejoignit les Mojos (voir plus bas).
The Mojos - Give Your Lovin' To Me
Au depart, les Mojos (vous savez, c'est ce truc qui fait crac-boum-hue) s'appelaient les Nomads.
Comme aime à se le rappeler Stu James, le chanteur, avec modestie et une petite larme à l'œil, ils étaient un peu les Yardbirds de Liverpool. Entendez par là un groupe au répertoire Rythm'n'Blues puissant et énergique. Les autres musiciens étaient Keith Karlson (bass), John Konrad (batterie), Terry O'Toole (piano et orgue, roadie du groupe, il devint leur pianiste sur les bons conseils de George Harrison !) et Adrian Wilkinson (guitare) qui sera remplacé par Nick Crouch des Faron's Flamingos (voir plus haut) qu'on peut reconnaitre sur les photos.
Et, non, ce n'est pas un membre des Zombies à la basse, c'est Keith Karlson le liverpudlien !
Alors qu'ils viennent de placer un morceau sur la compilation This Is Mersey Beat en juillet 1963, ils s'aperçoivent qu'un groupe londonien a déjà déposé le nom Nomads. Ils choisissent alors de s'appeler les Mojos car ce sont de grands fans de blues en général et de Muddy Waters en particulier dont ils reprennent d'ailleurs I've Got My Mojo Working.
Peu après, ils sont signés par Decca (après avoir refusé les Beatles, Decca signe plein de groupes liverpudlien !).
Leur premier 45 tours Forever/They Say sort en octobre sans faire beaucoup de bruit. En mars 1964, leur second essai Everything's Allright/Give Your Lovin' To Me, deux originaux signés par le groupe, atteint la neuvième place des charts anglais. L'intro et le beat de Everything's Allright sont vraiment bons mais le refrain et le break sont trop agaçants avec cette voix de crécelle et ces chœurs pompiers, c'est un peu le concours de celui qui fera le plus semblant d'être content en criant à tue-tête une scie horripilante.
Non, c'est bien la face B, Give Your Lovin' To Me, qui est intéressante. Le riff de piano électrique, malheureusement un peu masqué par l'harmonica nigaud après avoir introduit le morceau, avec ses deux notes basses et sa petite montée en contre-chant crée l'ambiance un peu éthérée que l'on peut ressentir à l'écoute (si on le veut bien et si on en est capable).
Et au moment du solo, après l'harmonica criard, la ligne simple, presque simpliste, répétée plusieurs fois de la main droite alors que la main gauche appuie encore un peu plus les deux notes de basse, eh bien cette ligne simple m'emplit tout simplement de joie ! La batterie est bien enlevée comme il faut entre ses roulements de toms bien sentis et ses claquements de bord de caisse claire cinglants. Avec le piano, ils arrivent à faire oublier les voix et l'harmonica stupides…
Le groupe splittera fin 1964 sans avoir réussi à refaire un autre vrai hit… Mais avec les Merseybeats (voir la semaine prochaine) et les Escorts (voir aussi la semaine prochaine), ils furent la coqueluche des jeunes anglaises pendant quelques mois, c'est déjà pas si mal !
La semaine prochaine, second volet de la saga Mersey Beat.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire