Je ne sais pas vous, mais moi, j'adore les Pink Floyd période Syd Barrett. Par contre, j'ai beau faire des efforts, je n'arrive pas à aimer la suite… J'ai essayé encore récemment, sous la pression d'un ami au gout généralement sûr (c'est-à-dire pas très éloigné du mien !), de ré-écouter leur deuxième album A Saucerful of Secret. Mais rien à faire, je trouve ça tellement en dessous du génial Piper At The Gates Of Dawn et des premiers 45 tours que ça ne passe pas. Pour faire une métaphore visuelle, c'est un peu comme si je recevais par fax une photocopie de photocopie noir et blanc d'un tableau de Georges Braque période Fauve, il manque quelque chose ! La preuve :
Bref, j'adore les débuts des Pink Floyd et il n'a pas été très facile pour moi de sélectionner un seul morceau sur la vingtaine de merveilles sorties du cerveau abimé de Syd Barrett entre 1966 et 1967.
See Emily Play et sa fausse joie entraînante et inquiétante ?
Arnold Layne et son solo d'orgue habité ?
Apples and Oranges avec sa wha-wha maîtrisée mais délirante ?
Interstellar Overdrive avec son riff proto-punk ?
Astronomy Domine avec sa mélodie éthérée et cet écho incroyable sur les guitares ?
Lucifer Sam pour sa modernité intemporelle ?
The Gnome pour son originalité et son accent sooo british ?
J'ai finalement retenu Flaming.
Ce qui me frappe le plus dans ce morceau, c'est l'ambiance cosmico-champêtre qui s'en dégage. Dès la première écoute, peut-être un peu aidé par l'action du tabac-qui-fait-rire, j'ai eu une vision étrange et pénétrante : des légumes, carottes, pommes de terre et autres poireaux affublés de petits bras, de petites jambes et de petits visages souriants font une ronde autour d'un gnome déguisé façon nain de jardin ! Bon, ça c'est le côté champêtre. Le côté cosmique, c'est au moment du "solo" où je retrouve ce 8e nain chanteur assis sur une comète qui file dans un ciel nocturne étoilé…
Mais ceci n'engage que moi et peut-être devrais-je consulter ?
La mélodie, comme souvent avec Syd Barrett, fait d'abord penser à une chanson enfantine, une gentille berceuse. Mais surviennent régulièrement des instants qui font basculer le rêve dans un cauchemar lysergique: les "aaaaah-aaah-aaah-aaaaah-aaaah" plein d'écho qui finissent certaines phrases, les montées d'orgue inquiétantes, les cliquetis de l'horloge folle (je vous ai parlé de l'horloge cosmique folle ?) ou le mélange piano débridé/guitare à la masse. D'ailleurs, petite anecdote personnelle pleine d'à-propos, lorsque j'ai découvert le premier Pink Floyd et qu'il passait donc en boucle sur mon vieux lecteur de cassettes, ma petite sœur Marie, que j'en profite pour saluer si elle lit ce billet, faisait une grosse fièvre et gisait allongée et suante sur son lit dans la chambre voisine. Au bout d'un moment, elle est venu me demander d'arrêter cette musique qui la mettait mal-à-l'aise et lui donnait des cauchemars. Evidemment, il fallut l'intervention des parents pour que j'accède à sa légitime demande mais, à l'époque, cette légitimité m'échappait totalement, désolé Marie !
Si vous connaissez un morceau du Pink Floyd période post-Barrett qui déclenche ce genre de choses, merci de me l'indiquer en commentaires, promis je l'écouterais et je partagerai mes visions (malheureusement, pour le test avec ma sœur, ça va pas être possible !).
Au début des années soixante, à Cambridge, Roger "Syd" Barrett, Roger Waters et David Gilmour apprennent ensemble la guitare en jouant du folk et du rock dans la cave de Syd.
En 1964, Roger Waters va suivre des études d'architecture à Londres où il monte un groupe en tant que guitariste solo avec Nick Mason (batterie), Rick Wright (guitare), Clive Metcalf (basse), Keith Noble et Juliette Gale (chant). Comme tout le monde à cette époque, ils font des reprises de Rythm'n'Blues américain et des Beatles. Ils changent souvent de nom (Sigma 6, Megadeaths, Architectural Abdabs, Screaming Adbads) avant de se séparer début 1965. Et c'est là que tout commence puisque Syd Barrett, qui s'est également installé à Londres pour suivre des études d'art, rejoint Waters qui prend la basse, Mason qui reste à la batterie, Wright qui passe à l'orgue et un cinquième larron, Bob Klose qui ne restera que quelques mois à la guitare solo. Ce nouveau groupe prend le nom de Spectrum Five puis Tea Set au départ de Klose (même si Spectrum Four aurait fait l'affaire !). Mais lorsqu'ils découvrent qu'un groupe avec qui ils vont partager l'affiche se nomme déjà T-Set, Syd propose à la débottée le nom Pink Floyd Sound (ou Pink Floyd Blues Band selon les sources), association des prénoms de deux bluesmen américains qu'il adore : Pink Anderson et Floyd Council.
Ils continuent à jouer un répertoire Rythm'n'Blues mais s'y ajoutent déjà des compositions de Syd.
Mike Leonard, conférencier à l'école d'art Hornsey Art College et inventeur de projecteurs et d'éclairages expérimentaux, héberge le groupe dans son salon pour ses répétitions. Sous son impulsion, le groupe commence à improviser sur les images projetées sur le mur. Au fil des mois, les concerts du groupe deviennent de véritables happenings où se mêlent les éclairages inventifs, le jeu des ombres, les projections de films sur les musiciens et les improvisations musicales où les effets sonores ont une grande importance avec des morceaux qui peuvent durer 30 minutes ! On passe ainsi du Rythm'n'Blues au psychédélisme grâce à des éclairages !
Arrivé mi-66, le groupe peine à trouver des dates de concert, malgré un passage remarqué à une soirée "Spontaneous Underground" au Marquee. Ses membres destinés à l'architecture ont du mal à poursuivre leurs études. Syd s'intéresse de plus en plus à la peinture. Ils envisagent donc de se séparer à l'occasion des vacances d'été. C'est à ce moment qu'interviennent Peter Jenner et Andrew King : ils proposent au Pink Floyd Sound d'assurer leur management et de financer du matériel et des éclairages (ainsi que de supprimer le "Sound" de leur nom). Il n'en fallait pas plus pour que le groupe oublie ses envies de séparation !
Les managers commencent par organiser chaque semaine des "Sound and Light Workshop" dans la salle des fêtes de l'église All Saint's Church. Comme le nom l'indique, l'accent est mis sur le côté expérimental du mélange son et lumière et des débats très sérieux suivent même les concerts. Dès la première représentation, c'est un succès et Pink Floyd y jouera jusqu'à 12 fois avant la fin de l'année 66 se faisant ainsi un public de plus en plus nombreux. La presse commence à parler d'eux mais l'accent est surtout mis sur les éclairages et pas tellement sur leur musique.
Devant le succès, sur une idée et un co-financement de Joe Boyd (Elektra), à partir de décembre 1966, ces événements prendront place dans une boîte de nuit plus grande et plus centrale qui prendra vite le nom de UFO. C'est dans ce club que Pink Floyd gagnera son statut de star de l'underground anglais en faisant office de groupe attitré.
Ils signent début 1967 avec EMI et rentrent en studio enregistrer leur premier 45 tours Arnold Layne/Candy And A Currant Bun. Malgré une censure de la BBC (la chanson parle d'un travelo), le disque atteindra la 20e place des charts. Le suivant, See Emily Play/Scarecrow, fera encore mieux et décrochera la 6e place. Leur premier album The Piper At The Gates Of Dawn, enregistré à Abbey Road en même temps que Sgt Pepper, sortira le 5 aout 1967 et atteindra lui aussi la 6e place des charts anglais. Le succès commercial est donc au rendez-vous.
Il faut noter ici le contraste quasi-schizophrénique entre les 45 tours à succès du groupe, certes hautement psychédéliques mais avec un format résolument pop de moins de trois minutes, et les longues improvisations cosmiques réalisées sur scène. Ce contraste vaudra d'ailleurs quelques déboires au groupe lors de certains concerts provinciaux, loin de la hype londonienne, où le public, désappointé, n'hésitera pas à se montrer hostile en criant à l'escroquerie! Certains organisateurs stipuleront alors clairement sur les contrats l'obligation de jouer les tubes.
Une autre schizophrénie, réelle celle-ci, et vraisemblablement accentuée par l'usage intensif du LSD, voit le jour dans l'esprit de Syd Barrett. Petit à petit au cours de l'année 1967, le génie commence à sombrer dans la folie et Syd est de plus en plus souvent incapable de jouer sur scène. Leur tournée américaine devra même être annulée après un concert catastrophique à Venice Beach (Californie) où il quitte brusquement la scène après avoir désaccordé sa guitare, laissant les autres en plan. Rappelons qu'il est guitariste, chanteur et compositeur principal du groupe, difficile d'imaginer un concert sans lui à cette époque !
De retour en Angleterre, son état ne s'arrange pas et pendant la tournée en première partie de Jimi Hendrix, Syd est à nouveau incapable de jouer et il doit être remplacé à l'arrache par le guitariste de Nice qui partage l'affiche avec eux.
Les autres membres du groupe doivent alors, la mort dans l'âme selon certains, poussés par leur arrivisme pour d'autres, penser à remplacer l'animal. Leur choix se porte sur leur vieux copain de Cambridge, David Gilmour, tout juste revenu d'un long séjour en France, au départ embauché comme renfort en cas de "défaillance". Le groupe effectue six concerts à cinq avant de finalement préférer "oublier de passer chercher Syd" pour les concerts suivants. Son éviction du groupe est officialisée en Avril 1968, un mois avant la sortie de leur deuxième album, A Saucerful Of Secrets qui ne contient qu'un seul morceau écrit par l'ancien leader déchu, Jugband Blues.
Syd Barrett ne reprendra jamais vraiment pied dans la réalité.
Avec l'aide de Gilmour et Wright, il sortira 2 albums très inégaux, The Madcap Laughs (1970) et Barrett (1971). En 1972, il monte un groupe éphémère, Stars, avec Twink, ancien batteur des Pretty Things et des Pink Fairies, lui aussi réputé pour ses excès.
A partir de 1975, il retourne à Cambridge, chez sa mère, où il pratiquera le jardinage, la peinture et vivra en reclus jusqu'à la fin.
Il est mort d'un cancer du pancréas en juillet 2006, âgé de 60 ans.
Comment, avec une histoire et un talent pareils, ne pas devenir un mythe ?
Astronomy Domine en live à la BBC suivi d'une interview avec Moustatchos qui n'aime pas ce bruit !
Plein d'images et de sons 1966/1967, en 3 parties :
Noisy impro à l'UFO sur des images de danseurs stones :
14 hour Technicolor dream, premier festival psyché de Londres, Pink Floyd live en bande-son et quelques images de John Lennon sur place :
J'aime Waters et toute la suite mais je suis admiratif tout de même de Barrett. Les deux sont habités de folie alors qu'à mes yeux Gilmour qui prendra la direction du groupe plus tard n'est qu'un grassouillet homme d'affaire.
RépondreSupprimerJe me demande parfois ce qui serait advenu de ce génie créatif s'il n'avait pas sombré dans la schyzophrénie. Nul ne sait, nul ne le saura jamais !
:-))
Bel article, merci ! :-)
Merci Monsieur Poireau.
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