Mais il y a une région où un style assez marqué et bien identifiable s'est vraiment dégagé : la Northwest Coast, région de Seattle. On dit parfois, emporté par sa verve et sa joie, que la Northwest Coast est le berceau du garage rock américain !
En 1948, pour fuir le plus loin possible de son sud natal, Ray Charles vient s'installer à Seattle. C'est là qu'il mettra son style au point, mélange de jazz et de negro spirituals, c'est là que le Rythm'n'Blues noir américain est né. Très logiquement, les groupes qui animent bals, bars, boîtes de nuit et bar Mitzvah puisent leur inspiration dans cette musique dansante et habitée.
A partir de 1955, comme partout ailleurs, les kids deviennent fous d'Elvis, Gene Vincent et Jerry Lee Lewis. Les groupes jouent alors un mélange de Rythm'n'Blues et de Rock'n'Roll. Mais les musiciens lorgnent surtout du côté de Chuck Berry ou Little Richard, plus sauvages et violents que les ptits blanc-becs. Peut-être cette attirance est-elle due au climat de la région, également sauvage et violent ?
En tout cas, quelles que soient les origines de cette musique, quelles que soient les causes de son âpreté, un groupe, the Fabulous Wailers, et un homme, Jerry Dennon, sont pour beaucoup dans l'émergence et l'originalité de cette scène.
A la fin des années 50, Jerry Dennon est responsable des ventes locales pour BG Record, c'est-à-dire qu'il circule dans toute la région au volant d'une T-Bird blanche pour vendre ses disques aux magasins et aux radios. Il se rend vite compte qu'avec tous ses contacts, il peut facilement faire d'une chanson correcte, un hit local. Lorsqu'il rencontre Bonnie Guitar, musicienne qui connait les techniques d'enregistrement, ils décident de monter ensemble un label : Jerden nait ainsi en 1960. Mais les affaires ne sont pas aussi bonnes qu'escompté et après quelques mois sans succès, le label cesse toute activité. Jerry Dennon travaille alors à Holywood pour Era Records et en 1962, il fait son service militaire. A son retour, il décide de relancer la machine Jerden et cette fois ça prend doucement, sans être vraiment des hits, les singles qu'il sort marchent pas mal. En 1963, son ami le DJ Ken Chase lui parle d'un petit groupe prometteur de Portland et Jerry Dennon, sachant qu'il pourra compter sur l'appui de la radio où officie son ami DJ, les signe. Ce sont les Kingsmen et leur premier single, Louie Louie, sera un hit national puis mondial et se vendra en millions d'exemplaires. Certains rock-critiques considèrent que ce single marque la naissance du garage rock. Pourquoi pas ? En tout cas, Jerden sera dès lors particulièrement actif et le label produira beaucoup de petits combos garages locaux. En tout, jusqu'à la fin des sixties, 300 singles et 18 LP.
The Fabulous Wailers se forment en 1958 à Tacoma, à une trentaine de kilomètres au sud de Seattle. En 1959, ils sont signés par le label Golden Crest (enfin, le seul membre majeur du groupe signe pour tout le monde) et leurs deux premiers singles, des instrumentaux proto-surf, Tall Cool One et Mau-Mau font des petits hits régionaux. Un LP, The Fabulous Wailers, suivra même en fin d'année.
En 1960, le label, basé à New York, veut déplacer les Wailers sur la côte Est pour mieux gérer leur carrière mais les jeunes gens refusent de quitter leur Northwest natal. Evidemment, le label n'apprécie guère et bloque dès lors tout enregistrement ou promotion des Wailers.
C'est pas de veine car ils viennent justement de recruter un chanteur, Rockin' Robin Roberts, qui amène avec lui une chanson, obscure face B d'un single de Richard Berry sorti en 1957, Louie Louie, qui tourne plutôt pas mal et dont ils voudraient faire un single car ça sent le hit.
Finalement, après plusieurs mois de questionnements et tergiversations engendrant quelques mouvements de personnel au passage, trois membres des Wailers décident de monter leur propre label, Etiquette et le groupe enregistre Louie Louie. Il s'agit d'un des tout premiers labels monté et dirigé par de jeunes musiciens, l'esprit Do It Yourself cher aux punks de 1977 mis en pratique 16 ans plus tôt ! Mais il faudra encore attendre près de 6 mois avant que le disque soit réellement pressé et distribué. En fait, c'est lorsqu'ils apprennent que les Adventurers sont en train d'enregistrer une version de Louie Louie avec leurs arrangements à eux (les sales voleurs !), qu'ils lancent la machine. Leur single, sorti sous le nom de Rockin' Robin Roberts pour éviter les problèmes avec Golden Crest, est effectivement un hit local. C'est en entendant cette version que les jeunes Kingsmen, originaires de Portland un peu plus au sud, décident de reprendre à leur tour ce titre en 1963. Merci qui ? Merci les Wailers.
Mais ce n'est pas tout. Avec leur label, ils signeront en 1964 un petit groupe local dont les membres sont des fans inconditionnels des Wailers et qui, à ce titre, essayent d'appliquer les mêmes principes de simplicité brutale à leurs chansons. Ce sont les Sonics et le garage rock ne sera plus jamais le même après eux !
Leur premier single, The Witch, malgré une certaine réticence des radios face au sujet abordé, atteint le n°2 des charts locaux en janvier 1965. Le suivant, Psycho, réédite l'exploit. Un album voit le jour peu après, Here Are The Sonics, enregistré sur magnétophone 2 pistes dans les conditions du live. Les Sonics auront à leur tour une influence durable sur les groupes de la région. Les Wailers eux-mêmes seront influencés par leurs "poulains" et leur son se durcira encore à partir de 1965 avant de s'attendrir à nouveau pendant les années psychés.
Les Sonics disparaitront en 1968 (le groupe original n'existe déjà plus depuis 1966) et les Wailers splittent en 1969. Jerden ferme ses portes en 1971. Le garage Northwest Coast aurait ainsi pu disparaitre dans les limbes… Mais après une pause d'une dizaine d'année (comme éleveur de saumons !), Jerry Dennon retourne dans le business et il ressort son catalogue entier (plus quelques inédits) sous forme de compilations que s'arrachent les nouveaux fans de garage des années 80 (et plus).
Alors, pour résumer, le Northwest Coast Garage, c'est : un beat binaire soutenu par une batterie primaire, un orgue omniprésent qui assure la rythmique, des guitares et des saxophones saturés naturellement par l'usage de mauvais micros, des hurlements à la Little Richards plutôt que des crooneries à la Elvis et Louie Louie ! La preuve par l'exemple :
Louie Louie par Richard Berry en 1957 :
Louie Louie par les Kingsmen en 1963 :
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