dimanche 1 mai 2011

Les Dogs, le classicisme et la classe rock

Après la petite réga-rigolade de la semaine dernière, je crois qu'il serait de bon ton d'aborder aujourd'hui un sujet plus sérieux. Vous préférez la peine de mort, le sida ou la place de l'islam en France ? Allez, rassurez-vous, c'est juste une mauvaise blague, je n'ai jamais su résister à une mauvaise blague…
Le sujet que je compte aborder n'est évidemment pas aussi grave mais il s'agit tout de même d'un sérieux morceau puisque j'ai décidé d'enfin m'attaquer aux DOGS.
Pour les ignares ou les trop jeunes (c'est souvent la même chose), sachez qu'à la fin des 70's, les DOGS ont tout simplement mis en place les bases du rock français moderne. J'irais même jusqu'à oser dire qu'ils l'ont inventé tant leur influence a été importante sur les groupes des années 80 comme les Olivensteins, les Calamités, les Snipers, Gamine, les Rythmeurs, Tweed, les Thugs, les Soucoupes Violentes, les Coronados ou les Cactus !


Les DOGS sont originaires de Rouen. Leur histoire commence en 1973 lorsque Dominique Laboubée (guitare, chant), Michel Gross, dit Mimi (batterie) et François Camuzeaux, dit Zox (basse) se rencontrent sur le lieu de vacances habituel de leurs familles respectives, le petit village de Saint-Valery-en-Caux sur la côte normande.
Leur gout commun pour les mobylettes, les filles, les Stooges, le MC5, Alice Cooper, les New York Dolls, les Kinks ou le rock garage américain (la compilation Nuggets est encore toute fraîche) et, surtout, le fait qu'ils pratiquent chacun un instrument différent les amènent rapidement à jouer ensemble.
Zox est parisien mais à chaque vacances scolaires (ils sont encore des enfants !), il retrouve ses deux amis et ils font du bruit. D'abord beaucoup de reprises : Eddie Cochran, Pretty Things, Alice Cooper et bien sûr les inévitables Rolling Stones et Beatles. Mais rapidement, Dominique se met à composer et leur répertoire s'étoffe d'originaux. Dès le départ et tout au long de leur carrière à quelques rares exceptions près, les DOGS chanteront toujours en anglais, la langue du rock'n'roll. Les années passeront et Dominique gardera toujours ce "petit" accent français si particulier.

En 1974, le groupe adopte son nom, les DOGS, inspiré du morceau I Wanna Be Your Dog des Stooges.
Zox vient alors tous les week-ends en Normandie et il amène avec lui un second guitariste, Paul Pechenaert. Ils font de nombreux petits concerts dans les MJC et les casinos de la région et ils organisent aussi régulièrement des boums à Saint-Valery-en-Caux où ils se produisent.
Il est amusant de noter que les DOGS ne feront pas de concert à Rouen intra-muros avant 1977.

Cette même année 1974, ils feront deux apparitions mouvementées au Golf Drouot.
D'abord le 24 mai. Ils descendent de Rouen avec tous leurs copains et des bouteilles de champagne et de vin. Devant leur effervescence juvénile à la New York Dolls, l'organisateur les prévient qu'ils ne joueront pas s'il trouve une seule goutte d'alcool dans les loges !
Le 1er novembre, ils connaissent les lieux et savent que malgré ou plutôt à cause de leur originalité, ils ne peuvent pas gagner avec leurs compositions personnelles face à des groupes de balloche qui reprennent Santana devant un public léthargique. Alors, ils se lâchent et décident sciemment de foutre la merde. La scène est "inondée de bière" et on leur coupe la sono en plein set !
Certains journalistes, dont Philippe Manœuvre, seront marqués par leur "pénétration hurlante, brûlante et passionnée, qui fleure bon l'électricité" (Rock & Folk n°95).

En 1975, Zox rencontre un producteur, Larry Martin. Celui-ci leur propose en fin d'année de sortir un 45 tours sur son label Sarahva. Mais Dominique refuse pour deux raisons : la première, c'est que Larry trouve que Mimi joue mal et veut le remplacer ; La seconde, c'est qu'il ne veut pas être sur le même label que Pierre Barouh. Mais qui est Pierre Barouh ? C'est l'homme qui composa, entre autre, la musique du film Un Homme Et Une Femme. Pas assez rock pour ce jeune chiot fou de Dominique.

Ce refus provoquera le départ de Zox et Paul en 1976. Ils rejoignent l'écurie de Larry en tant que musiciens et ils joueront avec Dominique Barouh (l'épouse) et Françoise Hardy.
Dominique et Mimi restent dans leur coin et il leur faudra attendre plusieurs mois et la fin du service Mimilitaire avant de rencontrer Hugues de Portzamparc (basse), puis Jean-Yves Garin (guitare) pour relancer le groupe en 1977.

La sortie du premier album des Clash et leur passage à Rouen en avril 1977 donne une bonne claque aux Rouennais et Dominique coupe ses cheveux très longs qui deviennent ridicules.



Dans le même temps, le groupe passe souvent au magasin de disque Mélodies Massacre, rue Massacre à Rouen. Ils y rencontrent les frères Tandy, Eric et Gilles qui monteront un autre groupe mythique, les Olivensteins, et le propriétaire du magasin, Lionel Hermani qui leur permettra de sortir leur première galette et deviendra leur impresario. Le disquaire, séduit par la sortie d'un 45 tours publicitaire pour le label Rhino, a l'intention de faire la même chose pour Melodies Massacre. Dans ce but, il se fournit un magnéto 4 pistes à bande et demande aux DOGS de faire l'enregistrement, en un week-end, dans la cave de sa maison. Au final, plutôt qu'un jingle, ils enregistreront 3 chansons, No Way, Nineteen (qui donnera son nom à un excellent fanzine quelques années plus tard), Charlie Was A Good Boy et un instrumental finalement inutilisé. Ils sortent un 45 tours en un peu plus de 3 000 exemplaires, maximum possible sans changer de matrice.

La sortie de ce disque, qui s'écoule vite et bien grâce à une bonne presse, aura sur les groupes français le même impact que le Spiral Scratch des Buzzcocks en Angleterre : il prouve qu'il est possible d'exister sans la logistique d'une grosse maison de disques. De nombreux groupes décideront alors de se prendre en main, le "do it yourself" en action.

En février 1978, les DOGS se produisent en trio lors d'une première partie des Jam au Havre car Jean-Yves ne peut pas se libérer d'une obligation. Vexé qu'ils aient fait le concert sans lui, il quitte alors le groupe. Eux, sont très satisfaits de leur prestation et ne chercheront pas à le remplacer.

Avec les gains de la vente de leur premier 45 tours, Lionel Hermani envoie ses poulains, heu pardon, ses chiens, dans un petit studio 16 pistes en région parisienne pour y enregistrer autant de morceaux que possible en deux jours. Cinq titres sortiront de ces sessions et ce sera leur deuxième galette, un maxi-45 tours où on entend que tout est déjà là, violence retenue et classe internationale.



Mais quelle que soit la valeur du "do it yourself", lorsqu'en 1979, Phonogram leur propose un contrat, ils acceptent avec joie et dépensent leur avance en instruments et en amplis.
Le label les envoie dans un studio de la région angevine surtout réputé pour sa bonne bouffe (!) et là, ils tombent sur un ingénieur du son vieille école absolument catastrophique. Fan de Michel Sardou, il ne comprend rien à leurs demandes, répond toujours "ah non, ça c'est pas possible" et pratique des horaires presque de bureau. Comme ils viennent tout juste de signer, ils rongent leur frein et tiennent le coup, d'autant qu'Hermani fait souvent le tampon. Ils enregistrent dans les conditions du live, guitare, basse, batterie et rajoutent ensuite quelques pistes de guitare et les voix. Au final, leur album, Different, est absolument classieux et il contient plusieurs pépites indispensables aux oreilles bien élevées comme Sally's Eyes, The Greatest Gift, More From You, Stranger Than Me, A Different Me ou Terminal State. Ecoutez l'intro de A Different Me et appréciez l'utilisation fine des cymbales de Mimi, un des signes distinctifs du groupe ; Notez également l'élégance des guitares et de la mélodie, autre signe distinctif du groupe ; Enfin, si vous n'êtes pas sensible à cette violence contenue et élégante, encore un signe distinctif du groupe, passez votre chemin ! Les DOGS produisent avec cet album une des quatre plus belles pièces du rock français, les trois autres étant leurs albums suivants !

Mais Phonogram n'est pas très actif et, Frenchrockmania, un concert regroupant leurs artistes Paris-Foxy, French-cancan, Ciné-Palace, Go-Go Pigalles, Bijou et les Dogs est à peu près la seule promotion qu'ils assurent pour l'année 1979… Ce concert est enregistré en direct et commercialisé le plus rapidement possible. Le résultat est une catastrophe presqu'inaudible et aucun groupe n'est satisfait mais ils doivent pourtant s'en contenter. L'évènement se déroule au Palais Des Sports et les DOGS n'ont jamais joué devant une audience aussi grande. Hugues se rappelle qu'ils jouent très vite, très court, très tendu et donnent un concert intense qui plait bien.

Leur deuxième album, Walking Shadows, est enregistré dans un studio à Rennes. L'ingénieur du son a travaillé avec Marquis De Sade et est l'exact opposé du précédent gugusse : prêt à tout et attentif aux idées du groupe. Après leur premier album au son plutôt léché et très sixties, ils veulent sonner Stooges. Ce disque est beaucoup plus noir, plus dur, plein de distorsion, avec des ambiances plus sauvages. En fait, il sonne plus New-Wave que Stooges, en particulier en raison d'une basse puissante avec un léger flanger et de mélodies plutôt mélancoliques ou carrément tristes. Le solo destroy du titre Walking Shadow est un modèle d'un genre nouveau, mélange de punk, de psyché et de New-Wave. Disfigured et Underworld sont également dans cette veine. Mais la patte rock'n'roll plus standard, en tout cas plus proche de leurs autres productions, se retrouve également dans 79 ou Anna Jane. Et Evil Heart, qui sonne vraiment Stooges, est une des pièces maîtresses du disque.

Mais les quelques 10 000 galettes vendues pour chaque album ne sont pas à la hauteur des attentes du label qui cherche avant tout à surfer sur la vague Téléphone et les DOGS seront remerciés…
C'est à cette époque qu'Antoine Masy-Périer, fan de longue date, membre des Snipers à Dijon puis des Gloires Locales avec Gilles Tandy à Rouen, rejoint le groupe comme second guitariste permanent après quelques participations lors des rappels de certains concerts.



Les DOGS sont alors signés par Epic et leur collaboration avec Lionel Hermani prend fin. Il sera remplacé en 1984 par Marc Zermati, autre figure incontournable du punk-rock français. En 1982, le label les envoie à Londres enregistrer leur troisième album, Too Much Class For The Neighbourhood, sous la houlette de Tony Platt, producteur de AC/DC. Mais heureusement, l'album ne sonne pas du tout hard-rock ! Au contraire, les DOGS reviennent à un son plus sixties avec des guitares au son clair et des douze-cordes. Leur reprise de Shaking With Linda passe beaucoup sur les ondes des radios libres et le disque s'écoulera aux alentours des 25 000 unités. On est loin des chiffres des affreux Téléphone qui squattent le hit-parade français à l'époque et c'est leur disque qui se vendra le mieux… The Most Forgotten French Boy, Gone Gone Gone, Death Lane et Too Much Class For The Neighbourhood rentrent par une oreille pour ne jamais ressortir de nos têtes (moi, ça fera bientôt 30 ans qu'elles y sont coincées !).

En 1983, ils retournent à Londres enregistrer Legendary Lovers avec Vic Maile, producteur des Inmates et de Dr Feelgood. Little Johnny Jet, Never Come Back, Secret, Can't Find My Way et Be My Lover sont de franches réussites, peut-être les plus belles du groupe. La production est ramassée et dynamique. Les compositions sont fraîches et élégantes. Le mélange de finesse, de hargne, de mélancolie et d'énergie fait mouche. Entre classicisme rock et classe absolue !

Le groupe est en tournée perpétuelle aux quatre coins de l'hexagone, en Europe et même au Japon où de jeunes lycéennes hurlent à leur passage !
Dominique Laboubée signe tous ses autographes de la phrase "Live fast, die young".

Les albums suivants sont plutôt décevants après ces quatre disques fantastiques.
Shout, enregistré entièrement en live pour le prix d'un 45 tours manque de la classe à laquelle le groupe nous avait habitués.
More, More, More est trop consensuel avec des cuivres criards, des claviers sirupeux, des chœurs féminins limite R'n'B, un sale son de caisse claire électronique trop 80's et des mélodies Etienne Dahoesque. Cet album est presque ringard et même si certaines parties de guitare semble parfois sauver la mise, la sauce ne prend plus… Allez, je veux bien sauver I Love Music, Our Last Goodbye, Is It The Wind et Poison In My Heart passque c'est eux et qu'on les reconnait quand même sur ces morceaux !

En 1987, Hugues quitte le groupe, épuisé par dix ans de rock'n'roll.
En 1989, c'est au tour de Mimi de quitter le navire.
En 1992, Antoine décide de se consacrer à plein temps à ses projets personnels sous le nom de Tony Truant. Il est aujourd'hui guitariste des Wampas.
Dominique Laboubée continuera les DOGS jusqu'au bout avec d'autres musiciens.
En 2002, lors du premier concert de la première tournée américaine du groupe, il s'écroule sur scène à Worcester, Massachusetts et meurt quelques jours plus tard d'un cancer généralisé, à l'âge de 45 ans : " Live fast, die young ".
La place de la rue Massacre à Rouen s'appelle Place Dominique Laboubée depuis 2007.

Algomania, clip 1980 :


Too Much Class (TV live, L'Echo Des Bananes, 1982) :


Home Is Where I Want To Be (TV live, L'Echo Des Bananes, 1982) :


Shaking With Linda (TV live, L'Echo Des Bananes, 1982) :


Little Johnny Jet, clip extrait de l'émission "Rock à Rouen" (voir plus bas) :


Reportage 26' France3 sur les DOGS, 2004 :


Reportage 40' "Rock à Rouen", les Enfants du Rock, 1984. Après le faux live des DOGS, on peut croire que c'est un reportage sur les skins de Saint-Etienne mais rapidement, on passe aux frères Tandy et aux DOGS, ouf !


Go Where You Want To Go, extrait du maxi-45 de 1978 :


You're Gonna Lose Me, autre extrait du maxi-45 de 1978 :


Back On The Horse, live à la télé en 2002. Si peu de temps avant sa disparition, Dominique n'a rien perdu de sa hargne et ses Dogs rocke bien :

1 commentaire:

  1. Intéressant !
    Mais même si la première partie de l'histoire des Dogs est passionnante, il convient de rappeler que quatre albums et un double live suivront de 1989 à 2001.
    Dominique trouvera en la personne de Laurent Ciron (excellents The Cinders) un presque alter ego et dans le duo Rosset/Lefaivre une rythmique impeccable avec qui il enregistrera les très bons "4 of a kind"/"A different kind"
    A noter aussi le disque oublié de Louise Feron (Virgin 1991)produit par John Cale et sur lequel Dominique officie comme compositeur et guitariste.Un album en français tout comme l'excellent single des Dogs: "Mon coeur bat encore", la version française de "Secrets" ou "Cette ville est un enfer" donné avec les premiers exemplaires de "Walking Shadows"!
    Intuitif, intelligent, timide , fidèle et têtu...ainsi était Dominique Laboubée et il nous manque.

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