Le Freak Beat est une appellation fourre-tout inventée dans les années 80 par un journaliste justement dans le but de pouvoir y fourrer un peu tout et n'importe quoi !
Les groupes européens mid-sixties qui aiment faire du bruit et expérimenter des sonorités nouvelles avec leurs instruments ou en studio sur une base Rythm'n'Blues, Mods ou Beat, sans pour autant pouvoir être expressément identifiés comme psychédéliques, rentrent dans la pochette-surprise Freak Beat. En fait d'européens, ce sont surtout des anglais mais on peut aussi inclure certains continentaux, de nombreux groupes néerlandais et même certains groupes français, rappelez-vous Le Bain Didonc par exemple.
Pour simplifier, le Freak Beat, c'est l'équivalent européen du Garage américain.
Et à l'instar du Garage américain, l'année de référence, c'est 1966.
Rien d'étonnant : en 1966, le Beat et le Rythm'n'Blues sont essoufflés et le Psychédelisme n'est encore qu'à l'état larvaire. Mais on trouve aussi du Freak Beat à partir de 1965 (c'est d'ailleurs le premier single des Sorrows, Take A Heart, qui fait office d'acte de naissance chez les spécialistes mais je n'en parlerais pas aujourd'hui par simple esprit de contradiction) et on en trouve même jusqu'en 1968, vous verrez plus loin.
The Craig - I Must Be Mad
En février 1966, Larry Page, producteur qui a travaillé avec les Kinks et est en train de lancer les Troggs, décide de signer chez Fontana un groupe mods de Birmingham, nommé The King Bees.
Mais leur nom ne lui plait pas et il les renomme The Craig, du prénom d'un musicien de studio avec qui il apprécie travailler (!). Leur premier disque, une reprise d'un groupe américain, n'aura pas de succès mais Fontana leur donne une deuxième chance.
Ce sera I Must Be Mad, une composition personnelle du chanteur enregistrée en une seule prise.
Ce morceau est d'une sauvagerie tout simplement bestiale !
Le batteur qui tape comme un bourrin enragé sur ses fûts et ses cymbales est âgé de 15 ans et, petite anecdote supplémentaire, il sera "le" Palmer des superstars du prog rock, Emerson, Lake & Palmer.
Le guitariste ne joue pas avec un mediator mais plutôt avec une chaîne de tronçonneuse et son riff sur une note essaye de déchirer nos tympans.
Le chanteur, bien que mod anglais tiré à quatre épingles, a conservé des petits accents rockabilly noyés par une hargne furieuse qu'appuient un déluge de guitare rythmique et des éclairs de cymbales.
Bref, c'est un morceau d'anthologie.
Malgré cela, le single n'obtiendra aucun succès à l'époque et le groupe se sépare en 1967.
Dommage… Peut-être que si ils avaient su qu'ils faisaient du Freak Beat de la meilleure qualité, ils auraient continué ?
The Creation - Can I Join Your Band
Entre 1963 et 1965, les futurs Creation s'appellent encore the Mark Four (quand ils sont quatre) ou the Mark Five (quand ils sont cinq) et ils jouent de la Beat Music, comme tout le monde à cette époque.
Au départ, leur bassiste est le John Dalton qui deviendra ensuite le bassiste des Kinks. Mais il ne fera jamais partie des Creation.
Ils tournent pas mal en Angleterre, en particulier à Londres où ils croisent souvent les High Numbers (futurs Who) et en Allemagne où le public est fou d'eux.
Mais leurs disques n'ont pas beaucoup de succès commercial.
Début 1966, le nouveau manager leur demande de changer de nom et ils choisissent The Creation.
Ils stabilisent momentanément la formation à 4 membres (le groupe aura pour défaut majeur de fréquents changements de personnel) : Kenny Pickett - chanteur à la voix nasillarde et agressive, Eddie Phillips - guitariste déjanté et inventif qui fut le premier à utiliser un archet de violon bien avant Jimi Page, Jack Jones - batteur percutant et Bob Garner - bassiste efficace.
Forts de leurs prestations scéniques impressionnantes proches de happenings (Pickett peint des panneaux auxquels il met ensuite le feu), ils signent un contrat avec Shel Talmy, l'homme qui a à son actif rien moins que You Really Got Me des Kinks, My Generation des Who et Friday On My Mind des Easybeats.
Leur premier 45 tours, Making Time / Try And Stop Me, sort en juin 1966 et parvient à se hisser à la 49eme place du hit-parade anglais. Le son s'est durci, les larsens ont la part belle, l'archet déforme violemment les sons de la guitare électrique saturée et, pour notre plus grand bonheur, tout au long de leur trop courte carrière les Creation garderont ce style inimitable, que leur guitariste de génie décrira simplement ainsi : "Our music is red - with purple flashes.".
Le 45 tours suivant, Painter Man / Biff Bang Pow, sera leur plus gros succès, bien que relatif, n°36 en Angleterre et n°6 en Allemagne (Painter Man sera repris en 1979 par… Boney M et se classera dixième en Angleterre ! ).
Courant 1967, le groupe sort un 33 tours, We Are Paintermen, mais uniquement pour le public Allemand, toujours aussi fan. Can I Join Your Band en est extrait et donne un bon aperçu du talent des Creation, entre le Rythm'n'Blues typiquement mods et le heavy-psychédélisme.
Malgré leurs qualités indéniables, le succès ne sera jamais vraiment au rendez-vous et de nouveaux mouvements de personnel ne facilitent pas les choses (Pickett s'en va et revient quelques mois plus tard puis c'est Phillips, remplacé par Ron Wood, qui quitte le navire).
Le groupe se séparera définitivement en 1968.
Si vous aimez Can I Join Your Band, vous devez absolument vous procurer par tous les moyens possibles la compilation We Are Paintermen, qui contient tout leur album allemand de 1967 mais aussi leurs singles. Une bonne vingtaine de pépites.
The Wimple Winch - Save My Soul
Save My Soul est sorti en juin 1966, en même temps que Paperback Writer / Rain des Beatles, Making Time/ Try And Stop Me des Creation et I Must Be Mad / Suspense de Craig.
Vraiment, je ne le dirais jamais assez, quelle bonne, quelle excellente année pour la pop !
Une intro chaloupée avec un riff légèrement arabisant et des cymbales carillonnantes rapidement remplacées par une batterie au rythme simple et appuyé débouche sur un refrain sauvage où la guitare saturée dispute à la voix la première marche du podium des énervés, "you ain't no good".
Le final, rempli d'écho, de distorsion et de cris me coupe à chaque fois le souffle, quelle violence !
The Wimple Winch sont originaires de Manchester et ils ont commencé leur carrière au tout début des années soixante à Liverpool sous plusieurs noms, dont Dee Fenton and the Silhouettes.
Cette longévité explique leur dextérité sur Save My Soul, "ça joue" comme dirait Jean.
En 1963, ils reviennent chez eux, adoptent le nom the Four Just Men et font de nombreux concerts.
Ils collaborent régulièrement avec Granada, la chaîne de télévision où ils enregistrent les bandes-son de nombreuses séries, pièces de théâtre ou émissions.
Ils rencontrent un jour Burt Bacharach venu enregistrer un show télévisé. Impressionné par leur prestation, il leur propose un de ses morceaux, Trains And Boats And Planes, mais le groupe déclinera, préférant s'occuper de ses propres compositions. La chanson fera un tube pour Billy J Kramer and the Dakotas quelques semaines plus tard…
En 1964, après une audition réussie à Abbey Road, le groupe est signé chez EMI par Ron Richard (et pas par George Martin, dommage pour eux !). Le lendemain, un producteur influent de Granada les informe qu'il leur a dégotté un contrat avec RCA. Trop tard.
EMI s'apprête à sortir leur premier single quand un autre groupe nommé the Four Just Men menace de les traîner en justice… Après quelques hésitations (ça serait dommage de perdre tout le bénéfice de ces années de concerts et de Granada), le groupe se renomme the Just Four Men, astucieux ! Mais, EMI doit refaire toutes les pochettes et la sortie est retardée. Malheureusement, lorsque tout est enfin prêt, les Beatles et les Stones viennent de sortir chacun un single et les kids n'ont plus d'argent pour acheter celui des Just Four Men, pas de bol.
Leur second 45 tours sort en 1965 sans faire beaucoup plus de bruit et EMI jette l'éponge mais pas le groupe qui, en 1966, opère à un changement de nom et durcit son style : Wimple Winch, un des fleurons du Freak Beat, est enfin né.
Mais qu'est-ce que ça veut dire, Wimple Winch ? C'est de l'ancien anglais et ça veut dire "fossé". Bon d'accord.
C'est Fontana qui sortira leurs trois singles, Save My Soul étant le deuxième.
Mais l'absence de succès et l'incendie de leur studio de répétition auront raison d'eux, le groupe se sépare en 1967.
The Turnstyle - Trot
Bien que sorti en 1968, cet unique single des Turnstyle mérite bien de faire partie de la famille et j'ai plusieurs arguments :
D'abord, le rythme saccadé, le son crado de la guitare, la voix agressive et la mélodie simple sont archétypaux du Freak Beat made in 1966 entre Rythm'n'Blues et Psyché. On croirait presque entendre un morceau des Sorrows ou des Birds (dont je ne parle pas aujourd'hui mais qui est aussi un groupe typiquement Freak Beat avec Ron Wood à la guitare), c'est dire.
Ensuite, comme je vous ai prévenu en préambule, le Freak Beat c'est un fourre-tout alors je ne vois pas pourquoi je me gênerais d'y fourrer Trot.
De plus, ce 45 tours est sorti sur PYE, label très actif pendant les vraies années Freak Beat avec en particulier le plus gros de la discographie des Sorrows.
Et pour finir, ce power-trio a fait plusieurs fois la première partie de The Nice dont l'organiste, Keith Emerson, sera plus tard "le" Emerson de Emerson, Lake & Palmer avec le batteur de the Craig.
Bon, c'est vrai que ces deux derniers arguments sont un peu foireux…
Mais, je persiste tout de même : ce morceau, c'est du Freak Beat de ouf !
On me dit que le batteur de Turnstyle, 17 ans à l'époque, est Mark Ashton qui fit ensuite partie de Rare Bird. Comme je ne connais pas ce groupe de prog-rock et que de toutes manières, j'apprécie très peu le prog-rock, ça me fait une belle jambe. Mais ça fait encore un autre point commun avec the Craig !
Bonus
En Bonus, un morceau des Sorrows, j'ai trop parlé d'eux pour ne pas les passer. Pour conserver un peu de cet esprit de contradiction qui me sied tant, je ne vous propose pas d'écouter Take A Heart , mais plutôt You've Got What I Want, single de 1966, qui déménage sévère aussi, comme tant de morceaux des Sorrows.
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