C'est la fête du travail. Oublions un instant les remugles nauséabonds sur le "vrai travail" frôlant le pétainisme lancés par le président sortant qu'il me tarde de voir sorti et parlons plutôt de "vraie" musique !
(I Ain't No) Miracle Worker, un tube sixties-punk qui, à l'instar de Hey Joe! ou Gloria, mais dans une moindre mesure tout de même, a été repris par de nombreux groupes, me semble être la chanson idéale pour cette belle journée
Cette chanson a été écrite par Nancie Mantz et Annette Tucker, deux compositrices respectivement parolière et instrumentiste. Petite parenthèse avant d'attaquer le vif du sujet, ces deux dames sont également responsables de I Had Too Much To Dream (Last Night), Are You Lovin' Me More (But Enjoying It Less) - chanson présentée dans un précédent excellent article sur le garage-psyché, à lire ou à relire sans hésiter -, Dr. Do Good, Get Me To The World On Time et, en tout, pas loin d'une dizaine de morceaux pour les Electric Prunes. Sacrées bonnes femmes !
La première version de (I Ain't No) Miracle Worker a été enregistrée en novembre 1965 par un petit groupe éphémère et néanmoins talentueux, The Brogues.
The Brogues, formés en 1964 par Eddie Rodrigues (guitare), Rick Campbell (orgue), Greg Elmore (batterie) et Bill Whittington (basse) dans la petite ville de Merced en Californie du Nord pas très loin de San Francisco, se démarquent vite de leurs concurrents contemporains en arborant très tôt des cheveux longs et en jouant un rythm'n'blues violent inspiré par les Yardbirds, les Animals et les Pretty Things, British Invasion oblige, quand les autres ont encore les cheveux courts et jouent du rythm'n'blues façon James Brown.
Rapidement, ils deviennent les stars de leur village et des alentours.
En juin 1965, ils enregistrent leur premier single Someday / But Now I Find et quelques semaines plus tard, c'est un petit hit local qui leur permet de tourner dans toute la région, et notamment en première partie des Zombies.
Lors d'un de ces nombreux concerts, ils jouent avec un autre groupe local, The Ratz, et débauchent le chanteur, Gary Duncan, dont la voix, le look et l'attitude punk collent parfaitement au groupe.
Un peu plus tard, lors d'un passage télé sur une chaîne local, son comportement provocant envers le présentateur, façon indien contraire ayant un profond sens de la contradiction (non, ça ne s'annule pas), leur vaudra d'être jetés dehors par les producteurs qui les menacent de briser leur carrière ! Mais les Brogues sont persuadés de pouvoir passer outre, la voie du succès leur est grande ouverte car leur premier single a été racheté par une major nationale et ce label leur demande de produire rapidement une suite pour nourrir l'appetit féroce des teenagers américains.
Parmi les chansons qui leur sont proposées, ils retiennent (I Ain't No Miracle) Worker dont le texte "moi tout seul contre le monde" correspond bien à leur image de rebelles chevelus.
En quelques heures, ils répètent et arrangent la chanson à leur sauce pour en faire le tube sixties-punk qui coule en ce moment même dans vos oreilles ébahies, tel le miel dans une panse d'ours avide et affamé.
La saturation de la guitare n'est pas produite, comme la légende le dit, par la méthode du cône d'ampli déchiré, façon Dave Davies sur You Really Got Me (rappelez-vous cet article exceptionnel d'il y a quelques mois) mais bien par une des premières pédales fuzz disponibles sur le marché, la Gibson Maestro Fuzz Tone (la même que Keith Richards sur (I Can't Get No) Satisfaction).
La tension palpable tout au long du morceau, intensifiée pendant les refrains rageurs, explose finalement au moment du solo de guitare sur-saturé soutenu par le petit orgue Farfisa.
La face B, Don't Shoot Me Down est un brûlot punk fuzz et méchant, au rythme soutenu. Chanson composée à l'arrache pour l'occasion, son riff rappelle beaucoup celui de Mama Keep Your Big Mouth Shut, single de Bo Diddley en 1964, remis à la sauce British Blues Boom en 1965 par les Pretty Things et qui fait partie du répertoire de scène des Brogues.
Ce single aurait pu ouvrir la route de la gloire aux Brogues, malheureusement, l'Oncle Sam et sa politique internationale condamnable en décida autrement : les pauvres Eddie Rodrigues et Rick Campbell furent envoyés au Vietnam quelques semaines après la sortie du disque.
Les autres membres du groupe essayèrent bien de les remplacer en faisant passer des auditions mais ils durent se rendre à l'évidence : l'alchimie tenait en grande partie sur les membres fondateurs.
Fin de l'histoire des Brogues.
Greg Elmore et Gary Duncan rejoignent d'autres musiciens de San Francisco et ils fondent ensemble une communauté hippie droguée et, accessoirement, le Quicksilver Messenger Service, un des groupe phare de la scène acid-rock Californienne.
Bill Whittington rejoindra d'anciens membres des Ratz, pas rancuniers, pour former le groupe Family Tree dont l'unique album de 1968, Miss Butters, mérite le coup d'oreille.
De nombreux petits groupes garages américains, de la Northwest Coast à la Floride joueront (I Ain't No) Miracle Worker. Les San-Franciscains du Chocolate Watchband, incontournable combo garage punk aux forts effluves Rolling-Stones, enregistreront également la chanson sur leur deuxième album en 1968. Le titre eut aussi une vie internationale puisque les italiens I Corvi en feront un numéro 1 dans leur pays en 1966 et les écossais Great Scots affublés de kilts ridicules enregistreront une version presque copiée/collée la même année. Bizarrement, et heureusement pour nous, Johnny, Eddy, Dick et compagnie n'ont pas pensé à massacrer ce titre…
Mais la vie du morceau ne s'arrête pas aux années 60. Grâce à la compilation Nuggets originelle de 1972 et, ensuite, de nombreuses autres compilations, la version des Brogues traversa les âges. Les groupes revival du début des années 80 recommenceront à jouer (I Ain't No) Miracle Worker, et pas des moindres puisque les Barracudas ou les Chesterfield Kings enregistrent leurs versions respectivement en 1983 et 1979. De même, le titre inspira son nom au groupe the Miracle Workers, combo garage des 80's.
Pas mal pour un petit groupe qui n'eut que 9 mois d'existence et seulement deux singles au compteur !
Don't Shoot Me Down, face B de (I Ain't No) Miracle Worker :
I Corvi, Sono un ragazzo di strada, 1966 :
The Chocolate Watchband, (I Ain't No) Miracle Worker, 1968 :
The Chesterfield Kings, (I Ain't No) Miracle Worker, 1979 :
The Barracudas, (I Ain't No) Miracle Worker, 1983:
The Miracle Workers, Mystery Girl :
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