lundi 7 novembre 2011

Souriez, la vie est belle



La semaine dernière, un événement historique s'est produit.
Le 1er novembre 2011, SMiLE, l'album mythique enregistré entre 1966 et 1967 par Brian Wilson, ses Beach Boys, ses requins de studio, son oreille droite sourde et son génie musical, est enfin sorti après 45 ans de bootlegs de plus ou moins bonne qualité !

Do You Like Worms (Roll Plymouth Rock) :


Wonderful (Rock With Me Henry) [version 3] :


Cabin Essence; Tag :


Wind Chimes :


Smile Backing Vocals Montage :


Un peu d'histoire s'impose : Janvier 1965, Brian Wilson décide d'arrêter les tournées qui le stressent et le fatiguent. A la place, il va partager son temps entre les studios, à enregistrer des morceaux fantastiques avec le Wrecking Crew (les musiciens de Phil Spector, son idole) et les autres Beach Boys quand ils ne sont pas en tournée, et sa maison de Laurel Way sur Beverly Hill, à composer des morceaux inventifs en s'adonnant aux plaisirs de drogues diverses et variés, du L.S.D. aux space-cakes en passant par les médicaments excitants ou calmants. De ce bouillonnement artistique et lysergique naitra le sublime Pet Sounds (voir l'excellent article que j'ai écrit sur le sujet).

Parti sur sa lancée, Brian Wilson, après avoir produit "le meilleur disque de rock de tous les temps" (comme il le disait lui-même à son épouse avant de produire Pet Sounds) va démarrer un nouveau projet ambitieux : faire une symphonie adolescente et spirituelle, "A teenage symphony to God" !

Il décide de travailler avec un nouveau parolier, le jeune poète Van Dyke Parks, rencontré en 1965 par l'intermédiaire de David Crosby des Byrds.

Van Dyke Parks est en totale phase avec Brian qui le lui rend bien et ils sont tous deux en phase avec leur époque : une grande partie de la jeunesse américaine, l'esprit ouvert par le L.S.D. (ou très bientôt) est également en quête de spiritualité et de profondeur.
Ensemble, ils décident, en plus de faire une "symphonie-de-poche" en hommage à Dieu, de raconter l'histoire des Etats-Unis dans une forme intime mais épique, poétique et psychédélique, à travers les pirates et les pèlerins, les cow-boys et les indiens, un cycliste et des amateurs de légumes ! Oui, la drogue circule à flots sur la côte Ouest des Etats-Unis et particulièrement dans le salon de Brian Wilson (salon où il a fait installer un gros bac à sable pour y placer son piano et composer "sur la plage").



La nouvelle approche musicale de Brian est modulaire. Au lieu d'enregistrer le morceau de bout en bout comme le veut l'usage, méthode qu'il maîtrise à fond, il n'est qu'à écouter attentivement les fabuleuses Pet Sounds Sessions pour s'en convaincre, il décide de procéder petits bouts par petits bouts. Il enregistre 10 secondes par ci, 20 secondes par là et envisage de coller les morceaux de bandes pour effectuer le montage final. Méthode bien trop en avance sur son temps, en tout cas en avance sur les technologies disponibles en 1966…

Par exemple, Good Vibrations, sorti en octobre 1966, aura nécessité 17 sessions d'enregistrement dans 4 studios différents entre février et septembre et plus de 90 heures de bandes pour arriver au résultat fantastique que l'on sait (au passage ce fut le plus grand hit du groupe avec plus d'1 millions de 45 tours vendus en quelques semaines, belle revanche après le manque de succès commercial de Pet Sounds aux States quand on sait que les premières sessions du morceau datent précisément de la même époque, février 1966).

Au bout d'une année entière de sessions, il y avait des centaines d'heures de morceaux de morceaux éparpillés sur des centaines de mètres de bande magnétique !
Même aujourd'hui, avec toutes les techniques offertes par l'informatique et les bases de données, le travail réalisé par les producteurs Mark Linett, Alan Boyd et Dennis Wolfe a été titanesque. Imaginez ce que cela représentait en 1967 et vous aurez une idée de la folie des grandeurs qui habitait l'esprit torturé du maître…

La maison de disques Capitol, habituée à pressuriser ses artistes (10 albums en 4 ans pour les Beach Boys entre 1962 et 1966 !), montre rapidement des signes d'impatience : les sessions coutent cher et après des mois d'enregistrements, il n'y a qu'un single au compteur…
De plus, le groupe entame à cette époque un procès contre eux pour dénoncer un mauvais partage des royalties et Brian décide, pendant l'absence des Boys, de monter un label Brother Records.
Des tensions assez vives qui perturbent le mentalement fragile géant de la pop.



A leur retour de la tournée mondiale de 1966, les autres Beach Boys, et à nouveau particulièrement Mike Love, sont plutôt hermétiques à la forme d'écriture adoptée par Brian et Van Dyke Parks. Poésie qu'ils jugent inappropriée pour les Beach Boys, absconse et trop marquées par le L.S.D. ("Hippie bullshit" dira le très fin Mike Love provoquant le départ de Van Dike Parks). Il semble qu'à l'époque, les seul véritables supports de Brian au sein du groupe aient été ses deux frères. Dennis, réputé pour aimer la fête et la défonce (très copain avec Keith Moon par exemple) dont Brian disait : "Si tout le monde est en 33 tours, alors Dennis est en 78 tours…" joue le rôle d'intermédiaire avec Mike Love. L'autre frère, Carl, voue une grande admiration à Brian et il est emballé par le concept musical mais plus dubitatif sur les textes. Bien sûr, aujourd'hui, les survivants, Mike Love en tête, disent tout le bien qu'ils pensaient à l'époque de ce projet fou !

Même si ils se prêtent aux expérimentations étranges de leur leader, une certaine résistance en interne va peu à peu ajouter de nouvelles pressions sur Brian qui, perturbé par l'usage trop intensif des drogues psychotropes, va sombrer dans la paranoïa et la dépression. Il entend des voix qui lui disent : "Je vais te tuer !" et se croit par exemple responsable d'un incendie survenu à proximité des studios lors des enregistrements de The Elements, Fire (pendant lesquels il a obligé tous les musiciens à porter des casques de pompier et mis le feu à une poubelle pour être dans l'ambiance). Il gardera d'ailleurs, pendant de longues années, une peur bleue des chansons de SMiLE qu'il croit maudites et maléfiques.

Il sera finalement incapable de reconstituer le puzzle complexe et ambitieux de sa symphonie-de-poche spirituelle dédiée à Dieu et il annoncera abandonner le projet en mai 1967, stressé par le réactionnaire Mike Love, pressé par Capitol, détruit par les drogues et laminé par Penny Lane / Strawberry Fields Forever, sorti un peu plus tôt cette année-là. C'est Carl qui s'occupe de fabriquer une version finale de Heroes And Villains qui sortira en single en juillet et il essayera même de finir l'album sans y parvenir non plus.

Brian Wilson passera ensuite près de 8 ans, enfermé chez lui, la plupart du temps au lit, à prendre des cachets, des drogues, du poids et de la barbe de façon outrancière et déplacée !



Sous la pression du leur label, les Beach Boys enregistrent en juillet l'album Smiley Smile, avatar chétif et malingre du SMiLE original, Carl Wilson le reconnaissant sans fard à l'époque : "a bunt instead of a grand slam" aurait-il dit. Hunt et grand slam sont des termes de baseball et le hunt, bien que visiblement compliqué à réussir, est une technique de défense, balle amortie avec la batte, moins payante qu'un grand slam qui est une grosse patate dans la face de la balle et l'unique façon d'obtenir le maximum de points possible en une action (en français, on dit le Grand Chelem, c'est dire). Et il suffit de comparer pour constater qu'il a bien raison. Tous les morceaux, à l'exception de Good Vibrations et Heroes And Villains sont réenregistrés chez Brian Wilson par les Beach Boys sans l'aide d'aucun musicien de studio avec une approche beaucoup plus minimaliste.

Au gré des albums suivants, d'autres morceaux des sessions de SMiLE seront utilisés (Cabinessence, assemblé par Carl tel que prévu à l'époque SMiLE avec l'aide de Brian, apparait par exemple sur l'album 20/20 en 1968) et Carl Wilson prendra les rênes de la production en reproduisant ce qu'il a observé chez son grand frère mais, globalement, malgré quelques bons titres jusqu'en 1970, avec l'absence et même, l'auto-destruction de leur génial leader, les Beach Boys vont peu à peu sombrer dans une déliquescence presque encore plus pitoyable que leur déchéance physique (brrrrrr , ces horribles seventies à barbes, à cheveux trop longs et gras, à gros ventres tendus sous sous-pulls trop petits, à plateforme boots ou sabots ridicules, à pantalons moule-burnes mais trop larges en bas et à tuniques cintrées !).

Lorsque parfois, Brian semble aller mieux (en fait, dès qu'il quitte son lit !), tout le monde espère qu'il va finir le job. Mais en fait, il a toujours peur de ces enregistrements et il refusera de longues années même d'entendre parler de SMiLE y compris lorsque son état de santé physique et mental est enfin stabilisé à la fin des années 80.

Et puis, en 2004, il est finalement convaincu par Darian Sahanaja (gloire à lui et sa descendance jusqu'à la centième génération !), et, tous les deux, ils finalisent le collage des morceaux. L'album est interprété live à quelques reprises (dont une fois à l'Olympia, quels souvenirs !) avant d'être réenregistré sous le titre Brian Wilson presents Smile. Mais, comparé aux pirates disponibles depuis la fin des années 70, ces nouveaux enregistrements sont évidemment moins frais et moins bons.



C'est pourquoi la sortie de cette version définitive de SMiLE, à partir des bandes originales de 1966-67, annoncée depuis plusieurs mois, retardée de quelques semaines et attendue comme un miracle impossible depuis des décennies, est un évènement majeur pour les nombreux fans de cet album mythique. Bien qu'ayant en ma possession plusieurs versions pirates de SMiLE (dont le fameux Vigotone), l'album proposé aujourd'hui a été mixé et collé par le maître himself et, même si quelques parties proviennent de CD pirates (!), certaines bandes ayant disparu, le son est de bonne qualité. Et c'est une telle revanche pour cet homme génial détruit par sa musique qu'on frise là le mythe homérique, Brian Wilson, Ulysse des temps modernes ?

Pas de bouleversements majeurs dans la structure des morceaux et c'est tant mieux, mais certaines parties, entendues ici ou là sur les bootlegs, se superposent parfois de façon surprenante : l'enchaînement entre Holidays et Wind Chimes ou quelques chœurs entendus sur Fall breaks and back to winter de l'album Smiley Smile qui prennent étonnamment bonne place dans The Elements, Fire (Mrs. O'Leary's Cow) sont deux exemples mais il y en a pléthore d'autres pour le plus grand bonheur de mes oreilles.

Pour les encore plus nombreux fans de Pet Sounds qui n'ont pas poussé le vice jusqu'à se procurer des pirates de SMiLE, c'est un événement encore plus exceptionnel (et je les envie) car ils vont découvrir un nouveau sommet de la pop-music avec de meilleures versions de Heroes and villains, Vegetables, Good Vibrations, Wind Chimes, Wonderful et Surf's Up (et encore, uniquement s'ils ont écouté les albums des Beach Boys sur lesquels figurent des versions déformées, tronquées ou réenregistrées de ces titres SMiLIENS !) et de nouveaux morceaux incroyablement inventifs et déjantés comme Do You Like Worms (Rock Plymouth Roll), I'm In Great Shape , Barnyard, Child Is Father Of The Man, Holyday ou Love To Say Dada.

Pour les autres (ceux qui n'aiment pas Pet Sounds, mais il n'y en a déjà plus un seul qui lit ce papier !), je conseille une ablation du système reproducteur, un plâtrage des tympans et le supplice du pal. Si possible en simultané.

Les chutes de bandes (Highlights en anglais, ça fait plus classe), à cause de l'aspect modulaire du projet sont moins agréables à écouter que celles de Pet Sounds. Malgré cela, les 5 CDs du coffret tournent actuellement en boucle sur radio-teub, ma radio personnelle, et ça risque de durer encore un moment !

J'ajoute une version pirate de Good Vibrationsconstituée de plusieurs sessions avec peu de voix mais avec la basse fuzz :


Le coffret The Smile Sessions, en 3D :


Un déroulé chronologique et imagé des sessions d'enregistrement de Smile.

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