dimanche 11 mars 2012

Devo, diva de la dé-évolution


De Devo, on a surtout retenu, à juste titre, leurs débuts fracassants : de la reprise déjantée et irrévérencieuse de (I Can't Get No) Satisfaction à l'étonnant Mongoloïd, éloge de la différence fortement teintée d'ironie, en passant par leurs tenues de scène (vestimentaire et corporelle) surprenantes et résolument modernes pour la deuxième moitié des seventies. On sait moins que le groupe a continué sa route jusqu'en 1990. En mettant un peu d'eau dans leur vin musical, en lâchant progressivement les guitares pour ne plus jouer que des synthés, ils produisent alors une pop électronique, parfois trop pop, souvent trop électronique mais de temps en temps bien dosée comme sur Going Under, extrait de leur album de 1981, New Traditionalists.



Formé en 1972 à Akron, capitale américaine du pneu, Devo a, au départ, une composition un peu instable qui tourne autour des fratries Casale (Gerald et Bob) et Mothersbaugh (Mark, Jim et Bob) auxquelles se joint leur ami Bob Lewis (ça en fait des Bobs, ils pourront facilement éviter les insolations cet été). La formation se stabilise aux alentours de 1975 avec Mark Mothersbaugh (voix, synthétiseur), Bob Casale (guitare), Gerald Casale (basse, voix), Bob Mothersbaugh (guitare) et Alan Myers (batterie).

Bob Lewis et Gerald Casale, jeunes étudiants en art, développent à la fin des années 60 une théorie fantaisiste : la dé-évolution qui affirme que l'espèce humaine a entamé une régression en prenant pour preuve et démonstration l'état de la société américaine. De cette théorie découleront une suite d'œuvres d'art satiriques et le nom de leur futur groupe, Devo, mais aussi leur humour pince-sans-rire, poil-à-gratter, iconoclaste, provocateur et leurs tenues de scène décadentes !

Dans le même esprit, Mark Mothersbaugh s'invente un avatar de scène, Boojie Boy (prononcer Boogie-Boy, la présence de ce J est expliquée par l'absence de G dans la planche Letraset utilisée pour faire les sous-titres du clip où apparait pour la première fois le personnage). Boojie Boy est un étrange enfant-adulte obsédé par les mutations génétiques et la sexualité pré-adolescente (je n'invente rien). Mark s'affuble d'un masque de bébé presque effrayant, porte une combinaison orange et représente l'infantilisation de la société américaine déclinante. Les autres membres du groupe adoptent également une tenue approchante : pas de masque de bébé mais des combinaisons jaunes et souvent, des masques sans visage. Le groupe a trouvé son image, décalée et violente.

Entre 1975 et 1977, de nombreux concerts finissent en cataclysmes apocaplyptiques, soit que les organisateurs coupent le jus, soit que le public réagit négativement aux provocations dé-évolutionnistes du groupe ! Oui, à cette époque, ce sont bien des punks de la meilleure espèce : novateurs et provocants.

Dès le départ, le groupe ajoute à sa production musicale des petits films futuristes et dérangés. Ils sont ainsi considérés comme les précurseurs des vidéo-clips qui inondent aujourd'hui encore les ondes télévisuelles mondiales d'une incontinence trop souvent bien médiocre et stéréotypée, tout le contraire des films de Devo.
En 1976, ils sortent le film The Truth About De-Evolution qui met en images leurs chansons Jocko Homo, qui contient la fameuse phrase "Are we not Men? We are Devo!" et Secret Agent Man, reprise de Johnny Rivers entre autres effets sonores étranges. Ce film gagne en 1977 le premier prix du festival de Ann Arbor. Il est alors remarqué par David Bowie et Iggy Pop qui obtiennent pour Devo un contrat chez Warner Bros.

Ils enregistrent leur premier disque, Q: Are We Not Men? A: We Are Devo! , dans des studios de Cologne en Allemagne entre octobre 1977 et février 1978 (z'avez noté la blague ? mais si : studi-eau de Cologne). L'album, produit par Brian Eno (de Cologne), sort en aout 1978 et est mieux accueilli en Europe (12e place des charts anglais) qu'aux states (78e). Il faut dire qu'à l'époque, l'Europe est beaucoup plus réceptive au punk que le nouveau monde encore bercé majoritairement par de la soupe hard-rock FM, du disco visqueux, de la country bouseuse ou un mélange nauséeux des trois.

En 1979, ils sortent Duty Now for the Future. Cet album marque un virage électronique même si les guitares restent très présentes et l'énergie reste assez punk. Ce virage est encore accentué l'année suivante avec Freedom Of Choice qui contient leur plus gros tube Whip It. Ce titre apporte au groupe de nombreux nouveaux fans qui se soucient peu du discours intellectuel et des postures artistiques de Devo et sont attirés par la musique pop electronique et dansante. Alors, en réponse logique, l'album New Traditionalists de 1981 aura une ambiance plutôt sombre et des paroles au vitriol.

Certains critiques traitent Devo de fascistes, à cause de leur vision extrême de la société américaine (rappelons tout de même qu'il s'agit essentiellement d'une posture artistique, provocatrice et humoristique) et de clowns, à cause de leurs tenues excentriques (chaque nouvel album voit une nouvelle tenue de scène toujours délirante, pots de fleurs ou moumouttes en plastique sur la tête). Alors, ils décident en 1982 de sortir un disque qui semblera fait par des clowns fascistes ! Le son hyper-électronique de Oh, No! It's Devo décevra de nombreux fans de la première heure.

L'album Shout de 1984 sera un flop et Warner Bros en profite pour se débarrasser des trublions dont la dernière provocation aura été une reprise mutante du Are You Experienced de Jimi Hendrix, une des vaches sacrées du catalogue Warner. Au passage, cette reprise est encore une fois bien décalée mais, au final, plutôt pas terrib' !

La musique originale et synthétique de Devo aura influencé de nombreux groupes, de la new-wave électronique au rock industriel, avant d'être ringardisée par le succès des suiveurs, à moins qu'il ne s'agisse d'un essouflement artistique ?
Sans doute un peu des deux car Alan Myers quitte le groupe pour "manque d'inspiration" et est remplacé par David Kendrick, ancien batteur de Sparks.

En 1988, ils sortent l'album Total Devo sur le label indépendant Enigma Records. Encore un flop critique et commercial. Devo a entamé sa propre dé-évolution comme le prouvent en 1990 le disque Smooth Noodle Maps et la tournée européenne avortée pour cause d'absence de public. Le groupe se sépare en 1991.

Devo s'est reformé en 2003, ils ont remis leurs combinaisons jaunes et leurs pots de fleur (pardon leurs Energy Domes) sur la tête et sont repartis sur les scènes mondiales. Ils ont même ressorti un alboum en 2010, Something for Everybody, chez Warner Bros.

La dé-évolution humaine a continué sa marche à reculons, pour preuve l'existence du mouvement Tea Party.

Jocko Homo, live en 1978 :


Mongoloïd, live 1978 :


Extrait de The Truth About De-Evolution, avec une reprise étrange de Because des Beatles :

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