lundi 27 septembre 2010

Everybody Cares, Everybody Understands



Ce morceau est extrait de XO, quatrième album d’Elliott Smith, sorti en 1998.
Elliott Smith, c’est un peu le Brian Wilson des années 90 : un grand gaillard aux épaules voutées et à la carrure de bucheron (pour Brian Wilson) ou à la tête de poupin joufflu tueur de bébés (pour Elliott Smith) qui pond les chansons les plus douces, les plus touchantes et les plus magnifiques de son époque (oui, je suis fan des deux).



Nul besoin d’être un expert du rock, un esthète de la pop ou d’avoir une thèse en musicologie pour s’apercevoir dès la première écoute que Everybody Cares Everybody Understands est en fait composée de deux morceaux distincts. Outre que cela prouve le talent de compositeur et la richesse mélodique intérieure du bonhomme, bien que ce ne soit pas le morceau le plus catchy d’Elliott Smith, cela permet d’appréhender en une seule écoute les deux facettes de sa carrière :
- Dans la première partie, juste une guitare acoustique, une voix, des chœurs, harmonies vocales en multipistes typiques du maestro et un petit riff à l’électrique, comme sur ses deux premiers albums Roman Candle (1994) et Elliott Smith (1995).
- Dans la seconde partie, une formation rock plus traditionnelle, groupe au complet avec batterie un peu lourde et basse claquante, comme sur la grande majorité de sa production à partir de 1997. S’ajoutent ensuite un piano, un orgue saturé, des violons, une clarinette et est-ce un hautbois tout à la fin ?



Cet assemblage de deux morceaux n’a rien de superficiel, il s’agit bien d’une chanson unique qui se tient et où la tension monte par strates :
1- Guitare acoustique + voix ; 2- Chœurs et guitare électrique ; 3- Groupe rock complet ; 4- Chœurs + violons et cuivres.
Au moment du final, lorsqu’arrivent les petits « hooouuu, hou-hou-hou » et les violons (vers 3’30), la tension est à son comble. On a l’impression que la ligne mélodique des cordes ne va pas, ne peut pas et ne doit pas s’arrêter ! Et pourtant, elle s’arrête et trop violemment même !

Un peu comme la vie de son auteur que l’on retrouvera mort le 21 octobre 2003, deux coups de couteau dans le ventre et sa petite amie du moment le couteau à la main… La police privilégiera la thèse du suicide mais quand on sait que ses bras présentent de petites blessures qui auraient pu être provoquées par des gestes de défense, que ce modus operandi est très rare pour un suicide (sauf au Japon entre le XIIe et le XIX siècle), que le couple venait de s’engueuler violemment, que peu de temps après la petite amie au couteau se mettra en ménage avec un autre musicien (le bassiste qui accompagnait Elliott Smith) et que quelques mois plus tard elle demandera 1 million d’euros à la famille, on peut avoir des doutes ! D’ailleurs, la justice en a des doutes et l’enquête, bien qu’inactive depuis plusieurs années, n’est toujours pas fermée à l’heure où je vous parle (20h42).

Pour l’anecdote, la fille au couteau fut aussi la petite amie de Rivers Cuomo, le leader des Weezer. Quand on sait que les Weezer ne font plus que de la daube depuis leur troisième album Pinkerton de 1996, on peut regretter que la tueuse ai quitté Rivers Cuomo pour Elliott Smith !

Elliott Smith est né Steven Smith le 6 aout 1969 à Omaha dans le Nebraska. Il remplacera Steven par Elliott pendant son adolescence, le fait d’avoir un prénom et un nom qui commencent par la même lettre lui posant un problème existentiel. En 1970, ses parents se séparent et il part avec sa mère habiter au Texas, près de Dallas.
En 1973, elle se remarie avec un homme qui s’avère rapidement être violent et il bat souvent femme et enfant (Elliott parlera même plus tard d’abus sexuel).

Dès sa petite enfance, Elliott (ou plutôt Steven) est fan des Beatles (c’est en écoutant le double blanc qu’il trouvera sa vocation) et il le restera jusqu’à la fin (écoutez sa reprise presqu’acapella de Because).
A l’âge de 9 ans, il commence à jouer du piano.
A 10 ans, il joue de la guitare.
Dès 11 ans, il écrit ses premières chansons.
A 14 ans, il quitte le Texas et va retrouver son père à Portland dans l’Orégon où il découvre les joies de la drogue et de l’alcool.
Un enfant précoce, quoi !

Après le lycée, il poursuit sans grand intérêt des études de philosophie et de science politique. Il obtient son diplôme en 1991 mais ça n’a pas grand intérêt pour nous non plus ! En parallèle, il monte un groupe « punk-grunge » nommé Heatmiser qui sortira même trois albums avant de se séparer en 1995, mais ce n’est toujours pas vraiment ce qui nous intéresse !

Ce qui nous intéresse, c’est qu’il enregistre quelques morceaux, seul, avec un petit magnéto 4 pistes. C’est sa copine du moment (pas la fille au couteau !) qui le convainc d’envoyer ces maquettes à la maison de disques Cavity Search Records. Le patron du label tombe sous le charme et il décide de les sortir immédiatement telles quelles. Ce sera le premier album d’Elliott Smith, Roman Candle et nous sommes en 1994.

L’album suivant, Elliott smith, sorti en 1995 sous un autre label, est lui aussi essentiellement sur le mode « Je suis seul avec ma guitare acoustique », bien qu’il contienne déjà quelques morceaux avec batterie comme Christian Brother et même avec guitare électrique et orgue comme Coming Up Roses.

C’est à partir de 1997 avec l’album Either/Or (titre emprunté à Kierkegaard) qu’Elliott smith se laisse aller aux joies de la fée électricité, de la basse, de la batterie (instruments dont il joue lui-même) et des arrangements qui vont avec. Le succès commence bien logiquement à pointer son nez et Gus Van Sant, vivant lui aussi à Portland, lui demande l’autorisation d’utiliser quelques morceaux ainsi qu’une composition originale pour son film Good Will Hunting. La chanson en question, Miss Misery, sera même nommée pour l’Oscar de la meilleure chanson originale.
C’est finalement le dégoulinant My Heart Will Go On avec la voix dégoulinante de Céline Dion pour Titanic qui remportera le prix mais cet épisode permettra au grand public (et au label Dreamworks présidé par Steven Spielberg) de découvrir Elliott Smith et sa musique.

En 1998, il sort l’excellent XO que tout homme (ou femme) de goût se doit d’avoir dans sa discothèque sous peine d’être radié du club ! Outre Everybody Cares Everybody Understands (il est bien hein ?), on y trouve parmi les meilleurs morceaux d’Elliott Smith : Baby Britain, Bled White, Oh Well Okay, Bottle Up And Explode, A Question Mark ou I Didn’t Understand pour ne citer que la moitié du disque !

Mais c’est aussi à cette époque artistiquement riche que notre homme va plonger profondément dans l’héroïne puis le crack et la dépression.
Un jour où ça va bien, il se jette même du haut d’une falaise. Il s’en sort avec quelques bonnes blessures, sa chute étant freinée par des arbres, mais il doit tout de même annuler des dates de concerts…

Ceci ne l’empêche pas de sortir en 2000 un autre excellent album, le plus électrique Figure 8 sur lequel figurent les incontournables Son Of Sam, Everything Means Nothing To Me, Stupidity Tries, Wouldn’t Mama Be Proud et Happiness.

Mais après la tournée qui suit cet album, il est salement accro à l’héroïne et ça va vraiment se gâter :
- Son projet de nouvel album part en sucette. Alors que près de la moitié des morceaux sont en boite, il s’engueule avec le producteur à propos de ses addictions aux drogues et à l’alcool et, tel l’enfant boudeur, il refuse de continuer.
- Lorsque son label, Dreamworks, lui demande des comptes, il envoie une lettre à ses dirigeants expliquant qu’il se suicidera s’ils ne le libèrent pas de ses obligations.
- Ses apparitions sur scène se font de plus en plus rares et de plus en plus médiocres. Il oublie fréquemment les paroles et se trompe d’accords à la guitare.
- Il ne se rase plus, ne se lave plus les cheveux et parle fréquemment de suicide à ses proches.
- Il présente également des signes de paranoïa et croit être suivi partout où il va par un mystérieux van blanc. - Il ne mange pratiquement plus, reste régulièrement éveillé plusieurs jours d’affilé avant de s’évanouir et rester inanimé parfois jusqu’à 24 heures.



En septembre 2002, il accepte de rentrer en cure de désintox et parvient à arrêter l’héroïne et le crack. Les choses semblent s’améliorer un peu jusqu’à cette date fatidique du 21 octobre 2003 où tout s’arrêtera pour lui.

Cette fin tragique nous a privés d’un des meilleurs song-writer de ces dernières années.

L’album sur lequel il travaillait, From A Basement On the Hill, sort à titre posthume en Octobre 2004. Tout n’est pas excellent mais quand on écoute Coast to Coast, Let's Get Lost, Pretty (Ugly Before) ou A Fond Farewell, on s’aperçoit qu’il avait encore des choses à dire et que son talent ne l'avait pas quitté. Les morceaux qu’il n’a pas eu le temps de composer me manquent.

Bottle Up And Explode, live:


Stupidity Tries, live au David Letterman Show:


PS : Elliott est mort de coups de couteaux dans la poitrine et pas dans le ventre, la preuve:

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire