Walk On By a été composée par Burt Bacharach et Hal David en 1963 pour Dionne Warwick qui en fit un hit en avril 1964. Mais lorsqu'on a gouté à la version des Stranglers, l'originale sonne un peu, comment dire… fadasse ? plan-plan ? variétochesque ?
Il faut dire qu'avant de flirter avec la popinette sur des chansons comme Golden Brown ou Always The Sun, les Stranglers étaient de fameux durs à cuire et leur musique était à l'avenant !
En 1978, les Stranglers sortent leur troisième album Black And White dont les 75 000 premiers exemplaires étaient accompagnés d'un petit 45 tours en vinyl blanc (à jouer en 33 tours !) avec cette époustouflante reprise de Walk On By en face A.
On y retrouve tous les ingrédients qui font la particularité du groupe: une basse violente mais mélodique, une guitare nerveuse et sale, une batterie sèche et lourde et un orgue déjanté et trafiqué.
C'est d'ailleurs le long solo d'orgue qui fait tout l'intérêt du morceau et, si j'osais un jeu de mot foireux, je dirais même que c'en est "le point d'orgue" (huhuhu).
On a là tout simplement affaire au meilleur solo d'orgue de toute l'histoire du rock, Light My Fire des Doors ou Time Of The Season des Zombies compris.
Et je pèse mes mots.
Je dis "solo d'orgue" mais les autres instruments ne sont pas en reste. La basse et la guitare appuient et relancent successivement et la batterie, eh bien elle bat où il faut et quand il faut ! Il y a bien un légère baisse de régime au moment du solo de guitare mais les quelques minutes précédentes (avec l'orgue) effacent largement cette petite faiblesse.
Notons en passant qu'une version courte a été éditée à l'époque et, horreur et faute de gout, c'est le solo d'orgue qui en a été supprimé !
En 1974, à Guildford, dans le Surrey (ville jumelée avec la petite commune de Montmorillon en Poitou-Charente, mais on s'en fout), Hugh Cornwell (guitare/chant), Jean-Jacques Burnel (basse-chant et parents normands), Jet Black (batterie) et Hans Wärmling (orgue) forment un groupe qu'ils appellent The Guildford Stranglers en référence à un serial-killer américain surnommé The Boston Strangler, "l'étrangleur de Boston".
En 1975, Hans Wärmling quitte le groupe et retourne en Suède. Il est alors remplacé par Dave Greenfield et le groupe laisse le Guildford de coté pour s'appeler plus simplement The Stranglers.
Ils montent à Londres et se spécialisent dans ce qu'on appelle alors le pub-rock, puisque les groupes tournent dans des pubs !
Leur musique est influencée par les groupes garages et psychés américains des années soixante comme Music Machine ou les Doors.
A partir de 1976, ils sont assimilés à la vague punk anglaise naissante mais ils auront toujours une place un peu à part : d'abord, ils sont plus vieux que les autres (Jet Black a 38 ans en 1976, c'est le plus vieux mais les autres sont également déjà trentenaires !), ensuite leurs compositions sont un peu plus complexes que celles des Sex Pistols ou des Damned par exemple et enfin à cause de l'orgue (ou grâce à, c'est selon les goûts et les morceaux !), leur musique a une petite touche prog-rock (sans parler du look improbable de Dave Greenfield: moustaches, coupe au bol et veste en peau de mouton !). D'ailleurs, petite parenthèse, rétrospectivement, je trouve que parfois la musique des Stranglers n'est pas si éloignée que ça de certains morceaux de Hawkwind, chantre du cosmico-prog-rock souvent indigeste mais parfois brillant psyché-proto-punk (avec Lemmy, futur Motorhead, à la basse pendant un certain temps), fin de la parenthèse.
Ce qui les rapproche le plus des punks, c'est leur gout de la provocation et des controverses : ils affichent par exemple une misogynie prononcée dans certaines paroles ou en faisant intervenir des danseuses nues pendant leurs concerts. Pire, les paroles de Down In The Sewer mettent en scène un homme vivant dans les égouts et violant des rats !
Et la violence de leurs concerts ferait peur à Sid Vicious ! Ce n'est qu'un exemple parmi tant d'autres, mais le 20 juin 1980, leur concert à Nice finira en émeute, le groupe demandant au public de saccager les lieux. Les Stranglers passeront 24h en prison, ils devront rembourser les dégâts et seront interdits de concert à Nice pendant de nombreuses années !
De plus, Jean-Jacques Burnel est ceinture noire de shidokan (une forme de karaté particulièrement violente, où les coups sont réellement portés) et il aime la bagarre ! Il n'hésite d'ailleurs pas à "corriger" les journalistes qui lancent une remarque ou une question qui lui déplait…
En 1976, les Stranglers feront la première partie du concert londonien des Ramones et de la tournée anglaise de Patti Smith, participant ainsi à leur assimilation au mouvement punk.
En 1977, ils sortent, presque coup sur coup, leurs deux premiers albums, Rattus Norvegicus et No More Heroes qui se vendent très bien. Leurs 45 tours entrent tous dans les charts (Get A Grip On Yourself, Peaches, Something Better Change et No More Heroes). Leur image de mauvais garçons violents séduira plus le public que les médias ou les organisateurs de concert !
En 1978, ils enregistrent ce que je considère être leur chef-d'œuvre: Black And White.
Cet album, à découvrir de toute urgence pour ceux qui ne connaissent pas, mêle avec une apparente facilité la rage du punk et des compositions complexes en trouvant le juste équilibre entre les deux.
Contrairement aux albums précédents qui étaient composés de morceaux rodés depuis 1975, tous les morceaux de Black And White sont de nouveaux morceaux.
Le concept initial était d'avoir une face présentant le coté mélodique et populaire du groupe, la face blanche, et l'autre mettant en avant son coté plus obscur et expérimental, la face noire.
Mais comme, à la base, la musique des Stranglers est déjà assez expérimentale, la séparation n'est pas si évidente et c'est l'ensemble qui laisse une étrange et tenace impression de malaise. Burnel chante "Bring me a piece of my mummy, she was quiet close to me" dans Threatened par exemple. Hugh Cornwell explique les joies de conduire un tank dans Tank et il nous décrit ce que j'imagine être une révolte de robots dans Hey! (Rise Of The Robots)... Il faut dire qu'à l'époque, les membres du groupe s'adonnent aux drogues dures et dans cet album, ils ont laissé libre cours à leurs fantasmes paranoïaques.
Après cela, le groupe se laissera doucement submerger par son coté progressif et perdra peu à peu cette rage qui participait largement à son originalité. Ils continueront néanmoins à avoir beaucoup de succès (et même de plus en plus à vrai dire!) et des hordes de "Men In Black" se rueront à leurs concerts (ce n'est pas une fable, j'en ai même connu un !).
Pour en revenir à Walk On By, j'ajouterais que, contrairement à Burt Bacharach, Dionne Warwick disait apprécier la version des Stranglers. Et pour être tout à fait honnête, en guise de conclusion, je dirais qu'Hugh Cornwell chante moins bien qu'elle, mais la hargne et le solo d'orgue font toute la différence !
No More Heroes et Something Better Change, Live en 1977 :
Nice'n'Sleazy, demi-playback au Top Of The Pop en 1978 :
Nuclear Device, vidéo-clip, 1979 :
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